jeudi 14 février 2019

Nous sommes Patrick Dewaere




Les amours ratent, mais de peu, c’est ainsi que commencent les suivants. Peut-être que nous en avons trop en nous, quoiqu’on en dise, et il faut que cela sorte ; rien de plus triste qu’un sommeil solitaire, rien de plus triste qu’un sommeil partagé.

Il n’y a pas d’amour heureux disait le pédéraste communiste. Là encore, il avait tout faux. Il n’y a pas d’issue heureuse eut été plus juste. Prenez cinq minutes et imaginez votre avenir, irrémédiablement des envies de suicide envahiront votre âme et votre corps, choses mêlées pour les uns, séparées pour les autres ; tout ce que notre existence, courte ou longue, nous a enseigné c’est que ces choses sont parfaitement inutiles.

La mort vous hante, vous ne pensez qu’à elle. Une fois sortie de votre plumard, vous prenez votre douche et sortez. Vous faites bien attention en traversant : un drame est si vite arrivé. Vous accomplissez votre besogne. Votre corps lâche, votre tête ne suit plus. Vous n’êtes plus rien, et de plus en plus, vous admettez que cet état de fait dure depuis longtemps déjà.

Vous êtes, nous sommes, des putains sans trottoir.

Que s’est-il passé ? Vous essayez de remonter au moment où tout a foiré. La tentation de mettre cela sur le dos de votre naissance comme le faisait un Roumain rébarbatif est forte. Il y a cependant autre chose, et cette autre chose vous hante, au point que vous piochez un anxiolytique, le troisième depuis votre réveil, dans la poche de votre anorak. Des gens dans la rue marchent, vous ne savez pas où ils vont. Eux non plus. Étrangement, vous les enviez.

La ville est grande, vous n’y avez rien à faire.

Un jour, on vous a humilié et ce jour est sans fin. Votre dégoût ne s’étiole pas. Que faire de toute cette peau qui ne veut pas mourir ? Sur le trottoir d'en face, une femme attend, son téléphone à la main. Elle est brune, belle, et quelqu’un la possède, cela se lit facilement. Une douleur de plus.

Vous n’avez plus beaucoup de pièces en poche. Le verre de vin ne coûte que deux euros. Il ne vous fait aucun effet. L’alcool, en général, n’a plus de prise sur vous. Être pathétique ne vous amuse plus. Au mieux, il vous permet de parler aux gens sans être las dans les cinq minutes qui suivent.
La conversation au comptoir semble ne pas s’arrêter, vous les égorgerez bien mais vous n’êtes pas un homme très tactile.

La bibliothèque est ouverte, elle est un refuge parfait pour les paumés. Vous avez quelque velléité littéraire ; vous vous promenez au milieu de Fitzgerald, Fante, Dostoïevski, Céline et autres génies ; vous vous promenez aussi au milieu de médiocres écrivains. Si ne pas atteindre les premiers ne vous affecte pas, vous n’êtes pas ambitieux, ne même pas être au niveau des seconds vous détruit aussi sûrement qu’un téléphone muet le jour de votre anniversaire.

Vous en avez honte mais c’est ainsi : vous aimez les gens. Bien sûr, vous prétendez le contraire. Rappelez-vous de votre enfance, si cela n’est pas trop pénible (et si c’est le cas, faites un effort), et pensez à ces jeux auxquelles vous ne participiez pas, à ces goûters d’anniversaire dont vous avez entendu parler. Regardez-vous à présent, dans le miroir des chiottes de la bibliothèque. Vous n’avez guère changé ; vous êtes toujours ce gosse tirant vanité de son exclusion sociale à haute voix et chialant dans sa piaule.

Vous rentrez chez vous, il n’est pas tard. Vous avez le DVD de Série Noire. Vous aimez Patrick Dewaere, comme vous aimez tous les suicidés. Vous le mettez en route. Patrick danse devant sa bagnole. Patrick gueule. Patrick pleure. Patrick donne des coups de tête sur le capot de sa bagnole. Patrick pense s’en sortir. Patrick perd tout.

Vous êtes, nous sommes, Patrick Dewaere.

Que faut-il faire maintenant que le film est terminé ? Vous optez pour les bonus du DVD. Alain Corneau cause de Jim Thompson. Vous aimez ce mec. Les bonus s’achèvent également. Une femme est dans la chambre d’à côté. Vous ne vous parlez plus. Il n’y a plus rien, ni amour ni haine. Vous fumez une cigarette en essayant de vous concentrer sur Les carnets du sous-sol, vous n’y parvenez guère. Cette journée n’a que trop duré.

Il est désormais minuit. Vous pleurez dans votre chambre. Vos mains tremblent. Les somnifères tardent à faire effet ; pourtant vous en avez pris seize au lieu des huit prescrits ; il vous apparaît de plus en plus que tous ces médicaments sont là uniquement pour vous détruire. Aucune amélioration notable. Vous reprenez deux anxiolytiques.

Vous vous levez dans l’idée de boire un verre de Whisky. Vous ouvrez la bouteille, restez quelques secondes devant, et la refermez. Vous buvez un litre de lait. Dans le fond, vous avez toujours trouvé cela meilleur. Et une idée vous vient.

Il y a deux jours, vous avez fait le plein de médocs. Vous ouvrez toutes les boites et remplissez un grand bol d’eau. Vous pénétrez dans la chambre voisine, où une femme dort. Vous vous couchez discrétement à ses côtés et avalez le tout.

Au réveil, vous serez aimé.

vendredi 1 février 2019

Texte posthume (La Jonquera)

Il était onze heures du matin et je n'arrivais pas à dormir. Par conséquent, je me branlai, parait que ça aide. Des gouttes de sperme ont aspergé mes morpions mais j'étais toujours éveillé. Je partis donc au café. Je commandai un Coca et une barquette de frites, puis un deuxième Coca, ce qui me ballona, si bien que je commandai une bière - il faut être prudent. A vingt heures j'étais toujours au bar et je m'en suis allé vers l'aventure : l'Espagne et ses putes. Voilà des femmes que j'aime, j'ai pensé, en arrivant dans le bar, assez classique, qui donne l'impression que l'on drague vraiment, et quel succès mes potes ! Malgré les douches oubliées que j'accumulais, deux trois pervenches se sont collées à moi. Ah, les salopes. Peut-être me fera-t-elle un prix, cette Argentine : je serais Pavard et elle le filet. Nous montâmes (passé simple du verbe "monter" ; je précise ça à mes lecteurs de la classe ouvrière et aux écologistes) et malgré la singularité du lieu, je fus pris d'un certain découragement quand je dus sortir mes billets. Pas chèrote, la putain, un plat-dessert chez Hippotamus avec une vilaine infirmière m'eut coûté plus cher. Bref, le découragement était surtout dû au fait que cette brave avait une bouche, des seins, une chatte, un cul et que tout cela était assez répétitif, en somme. 

J'ai dû baiser une cinquantaine de putes depuis ma majorité, des Russes des vitrines belges aux négresses des trottoirs en passant par les camionnettes des Roumaines à Gerland et les putes de Pigalle. Cela n'a jamais été avec une joie immense. Les journaux féminins et les femmes en général (les femmes des deux sexes, j'entends) nous rebattent les oreilles quant à l'humiliation permanente que subit la fille qui vend son cul (je précise que ça vous coûtera une billet de plus, si vous voulait l'enculer) et aucun bon homme s'insurge ! l'humiliation n'est-elle pas, aussi, dans la peau de l'homme, ne la mord-elle pas comme les mauvaises profesionnelles vous mordent la queue ? Rien de plus piteux que de se rhabiller après quelques minutes d'essouflement dans une chambre sordide. Maints hommes se sont flingués en sortant d'un bouge à putes. 

Ma psychiatre, d'origine espagnole, qui aurait sûrement fait ce métier avec grand talent, m'a parlé un jour de mon manque d'ambition. Je choissisais la facilité, selon elle, en ne baisant que des putes, pros ou non ; ce que je recherchais, selon elle toujours, c'était de l'affection et il y en avait pleins les bars, les cinémas et autres. J'ai dû lui répondre oui en lui matant les seins qu'elle a beaux. 
Que j'aimerais lui éjaculer sur le dos à cette psychiatre. 

L'argentine m'a sucé, avec capote évidemment, avec une habilité digne du Landru de la grande époque, elle la déroulait avec la bouche. Enfin le verbe dérouler est peut-être un peu fort, quand on sait la petitesse de mon sexe. Certaines de mes lectrices pourront vous le confirmer, j'en ai tronché quelques unes. Puis elle m'a demandé en Espagnole, service minimum, la position dans laquelle je voulais la prendre. Je fis un geste qui lui intimait l'ordre de se retourner. Ce qui est l'erreur de débutant que l'on commet, même après une longue expèrience des dames - c'est un peu mon métier. Surtout qu'ils se foutent pas de notre gueule dans ce pays barbare (la bière est affreuse), elle avait un cul que j'aurais voulu tatouer sur ma verge. J'éjaculai au bout de quelques claques Bertrantcantesques infligées à son derche et je pris congès, non sans remercier cette dame du monde.

- Sachez, que j'ai été heureux de vous niquer et que, si ma bite est moyenne, votre cul est parfait.

Evidemment elle n'a pas compris un traître mot de mon compliment. Je revins, piteux, comme je vous l'ai indiqué, chers lecteurs, ci-dessus, vers ma cambrousse où rien ne m'attendait sinon mes lapins qui mourraient à vue d'oeil ; il en allait être bientôt fini d'eux, et de moi aussi sûrement. 
Une fois arrivée, je débouchai une bouteille de gros rouge que je bus au goulot, accopagné d'un tas de cachets. Je m'endormis quelques heures et me réveillai en songeant à me reconcilier avec ma petite-amie mais elle était introuvable, injoignable et de plus en plus imbuvable. Les femmes sont comme le vin, ça s'évente plus vite qu'on ne le pense. Et puis elle a tendance à me griffer la bite quand d'aventure, elle s'agenouille. Je ne perderais rien en la perdant, mais je n'avais que ça à perdre, donc il me fallait la garder. 

Je lui téléphonai vers huit heures, elle me répondit séchement. Qu'ai-je encore fait, lui demandai-je. Rien, tu es juste bourré, une fois de plus, prends un flingue, si t'as envie d'en finir, tu emmerdes tout le monde ; il y a des falaises depuis lesquelles tu n'aurais aucune chance de survivre. 

Après cette discussion, ô combien revigorante, je me branlai en pensant à mon ex, puis à mon ex d'avant, voilà des gonzesses qui savaient vous mettre la main sur la bite ! Voilà des altruistes ! Voilà des femmes qui ont compris qu'elles n'avaient pas grand chose d'autre à offrir. J'éjaculai encore ; quelle santé, quel pied de nez à mes analyse médicales aussi rouges que le nez d'un Belge ! 

Il me faudrait une autre gonzesse, une capable de me comprendre, j'entends par là de ne pas m'emmerder, une partie de bite contre chatte, une bouteille de Porto, des clopes et des bouquins. De plus, j'ai besoin d'une dactylo. Les lendemains de cuites, nous avons envie de mourir ; les lendemains de putes, nous avons envie de monter un foyer. Ou d'acheter un chien. Toutes ces choses assez semblables dont seule la mort nous délivre. 

Je disposais tout un tas de somnifère, d'anxio et d'antidépresseurs sur ma table de chevet ; j'en finirai l'après-midi. Et quand vous acheverez votre lecture, vous pourrez considérer qu'il s'agit de mon texte posthume.

vendredi 18 janvier 2019

Le chien est l'avenir de l'homme

Ma vision du monde s'est tellement obscurcie ces derniers temps, que les ampoules de 50 watts n'arrivent guère à éclairer mon logis. Je vis dans mon lit, attendant je ne sais quoi ; je ne sors que pour aller consulter mes psys. Je nourris quelques fantasmes sur la psychiatre espagnole, son accent et son cul font que mes journées sont moins longues : je peux, à loisir, élaborer des plans de viols. 

Mais aujourd'hui, allez savor pourquoi, je me suis mis en tête d'aller me balader ; la psychiatre étant exceptionnelement absente. Alors que je longeais une de ces rues aux rares maisons comme on en trouve à la campagne, un chien, du genre dangereux, un Doberman je crois, a failli passer par-dessus la clotûre et me becter. Je me rabattis donc sur l'autre trottoir et rebelotte, un autre chien répondait aux aboiement hostiles de son frère de chaîne. Moi qui tiens registre des allées et venues de chacun pour ne pas tomber sur un être humain, ce qui revient toujours à crever un peu plus, j'avais oublié ces putains de clébards. Avec ma chance, il m'aurait sûrement défiguré, même pas tué et à ma vie se seraient ajoutés quelques complications encore. Je l'ai donc échappé belle. 

Va donc faire un tour dans les bois, me proposais-je alors, sans but précis. La dernière fois, je vous le rappelle, j'y avais trouvé un cadavre et l'idée de faire une autre découverte de la sorte me faisait quelque peu sortir de ma torpeur. 

C'est un bois comme tous les bois et comme je ne suis pas un écrivain américain, et sûrement pas un écrivain tout court, je vous épargne les détails le concernant. Contentez-vous de l'image que vous vous faites des bois : sinistre et sujet à tous les délires criminels possibles. Bref, je me baladais, une roulée au bec et une flasque de Whisky dans la pogne. Vraiment, quel ennui que toute cette verdure ! je pourrais me suicider ici, pensais-je, mais j'ai continué ma marche. Je n'avais ni revolver, ni corde et, de toute façon, je ne savais ni me servir d'un revolver ni faire les noeuds. Il me fallait tomber sur un assassin altruiste. 

Des cris d'enfant se faisaient entendre, au loin, et ils étaient plein de terreur, ou alors c'était vachement bien imité. Je me suis approché. Le vieux, enfin je ne voyais que ses fesses mais c'étaient des fesses de vieux à n'en pas douter, besognait l'enfant avec une sorte de maitrise qui, dans d'autres circonstances, aurait pu susciter l'admiration. Evidemment, je ne pouvais pas laisser faire ça, mais que pouvais-je faire ? Je me suis barré. 

De retour chez moi, une sorte de malaise m'envahit, du gros malaise, du tenace, pas l'habituel malaise routinier. J'aurais pu appeller les flics, mais je n'avais pas de téléphone portable ; j'aurais pu m'interposer mais je n'avais pas de courage ; j'aurais pu solliciter un ami mais je n'en ai pas. Voyez, ma marge de manoeuvre était assez limitée.

Je buvais une bière, puis une autre, jusqu'à la fin du pack et me recouchai. Mon sommeil fut entrecoupé de rêves désagréables et je me levai avec cette sensation que ma vie avait franchi un nouveau palier. Mais lequel ? Je suis resté au lit jusqu'au matin, sans me reposer.

Vers dix heures, je suis allé vers le café de la ville, boire un verre de blanc. Les habitués étaient déjà là, sirotant leurs verres de bière ou de pastis. Leur discussion tournait autour de l'enième défaite de leur club de rugby et du plus que nécessaire limogeage de leur entraineur. Rien de bien revigorant. Pourquoi ne pourrais-je pas être dans les bras d'une brave putain, pensais-je ! tout serait plus simple, tout aussi atroce mais plus simple. La putain devient maman, et on se retrouve sur la touche, j'avais acquis dans les bars une assez solide vision du couple. Mais quand même, j'espérais, un peu.
Je sortis de mes inutiles rêveries quand un vieux évoqua le "meurtre d'hier", ça m'intéresse toujours les histoires de meurtres et à la campagne c'est assez courant ; c'est pour ainsi dire la seule distraction que nous avons. Je manquai de m'étouffer quand il précisa le lieu.

Je repartis titubant. J'étais en partie responsable du meurtre d'un enfant et je n'arrivais même pas à m'en réjouir ? Les enfants qui meurent ne devraient-ils pas remercier, avant leur dernier souffle, leur meurtrier ? Ainsi, j'étais aussi à remercier, mais je n'attends plus rien de la part des hommes, qu'ils soient vieillards ou gosses.

Je m'arrêtai à un l'autre café, bus quelques Whisky. Un journal était posé sur le comptoir, devant le regard indifférent de ces analphabétes. Je l'ouvris et lus l'article consacré au meurtre.

(...) le corps a été découvert vers 17 heures. Tout laisse à penser que l'enfant ait été victime de violences sexuelles, selon une source proche du dossier. (...) Aucun témoin, aucun suspect ne semblent se dégager, les enquêteurs misent tout sur les recherches ADN. (...)

A priori, je ne serais pas inquiété, la nouvelle m'abattit : être en partie responsable d'un tel meurtre, qui plus est médiatisé, c'est déjà prendre place dans le monde. Si j'avais quelque talent, j'aurais pu me faire une place autrement mais bon... ne faisons pas la fine bouche. Je rentrai chez moi après avoir lu les pages sport. Effectivement, l'équipe de Rugby n'était pas au mieux.

Aucun témoin, aucun suspect, ne semblent se dégager

Cette phrase me tourmentait à un tel point que je faillis plusieurs fois me faire renverser par les bagnoles surdimensionnées des habitants de ce trou perdu. Des aboiements extrêmement menaçants se firent entendre mais je n'en avais rien à foutre, si bien que, las d'être interrompu dans mes lamentations, je lançai un regard haineux au Doberman de la veille, lui intimant de fermer sa grande gueule.
Cette fois, il parvint à se hisser par-dessus la clotûre, si violemment qu'il l'affaissa.

Alors que ce connard m'esquintait les jambes, un autre chien débarqua de je ne sais où et ils s'y mirent à deux. Bientôt, je n'avais plus de pantalon. Aucun zigue pour me sauver de là. Le Doberman frotta sa queue contre mon caleçon ; j'espérais qu'il serait décourageait par l'odeur de sperme séchait qui y rêgnait. Mais non, son érection se fit encore plus conséquente et elle transperça mon caleçon. Je poussais un hurlement, mais, à peine ma bouche fut-elle ouverte, que la bite de l'autre chien, sûrement un Terre-Neuve, mais je n'avais pas tellement le temps d'analyser cela, s'y retrouva.

Quand ils eurent éjaculé, je rentrai chez moi, l'air penaud du mec qui vient de se faire violer par deux chiens. Sous la douche, je fus anormalement long. Les salauds n'avaient pas l'éjaculation mesquine.
Assis dans mon fauteuil, j'allumai la télé tout en me roulant une clope, le coupable s'était rendu. On le voyait à la sortie du commissariat, il n'essayait pas de dissimuler son visage. Je le reconnus sans peine : c'était le maître du Doberman. Ils avaient de drôles d'habitudes, comme on dit. 


lundi 14 janvier 2019

Gilets et lapins

Le peuple est donc dans la rue. Comme si la pollution n'était pas déjà parvenue à rendre l'air irrespirable. Si j'ai bien compris, et je crois avoir bien compris, l'idée est de rentabiliser l'achat du gilet de sécurité que l'on utilise jamais. Outre la rentabilisation, il s'agit aussi d'éviter les amendes. Puis l'anarchie, la révolution, le retour des nazis au pouvoir, des néo-nazis pour être précis, le quatrième Reich étant gouverné par des jeunes gens aux idées nouvelles. 

Des voix d'analphabètes qui hurlent toute la journée, c'est déjà assez désagréable dans un livre de Victor Hugo, le prêtre sans Dieu de l'école laïque, le Yannick Haenel du 19ème siècle, mais dans la réalité c'est encore plus gênant. On ne peut plus aller acheter nos bières et notre pointe de brie tranquilles au supermarché. Heureusement, nos résistants n'ouvrent les portes de leur colère uniquement le Samedi, d'abord de 9h à 20h puis de 11 à 18 puis de 12 à 16, à ce rythme là, ça devrait bientôt finir. 

Qu'est-ce que le peuple, d'abord ? On n'en sait pas grand chose. Sinon par la médiocrité, les gens qui le constituent n'ont rien à voir les uns avec les autres. Parfois, les un sur les autres, et cela souvent par les plus imbéciles, alors, évidemment, il arrive qu'un gosse surgisse d'un utérus et le peuple, ou ce que l'on appelle comme ça, est renforcé. Le pouvoir, qui n'a rien a voir avec le peuple, aussi, puisqu'il n'y a pas plus malléable qu'un troupeau d'ouvriers d'extrème gauche et d'extrème droite. Bien sûr, se mêlent à ce triste spectacle les gens du tertiaires et les nantis, ne ratant jamais une occasion de faire montre de leur amour du prochain. Amour du prochain, qui, comme nous le dit si bien Albert Cohen (pour les Gilets Jaunes qui liraient ce texte, je précise que ce n'est pas le mec qui a chanté Hallelujah, mais si la chanson qui passe aux enterrements, bon, soit), n'engage à rien. 

Samedi, alors que je prenais la route, pédibus, vers mon supermarché favori, le seul à 50km à la ronde, dans le but d'acheter un pack de Kro et un paquet de pâtes (voyez, des gens vivent leur pauvreté avec honneur), un troupeau, ci-dessus décrit assez finement, faisait de la résistance. J'ai reperé un type qui faisait du vin chaud. J'ai donc décidé de m'engager un peu dans la résistance et j'ai trinqué avec Robert, ou Maurice, ou Gilbert, peu importe, je l'ai même écouté. C'était pas très intéressant, il faut bien le recconaître mais le vin chaud était plutôt réussi. Je l'informai que je devais me rendre de l'autre côté du rond point, m'acheter des bières ou autre boisson alcoolisée, et je savais qu'il était bien capable de comprendre cela. Une certaine empathie et de la bave coulait de son visage couperosé. Cela tombait bien, il devait aller récupérer son Iphone, qui devait être réparé, dans la zone commerciale. Pas de doute, j'étais bien en compagnie d'un anticapitaliste pur et dur. 

Ces quatre paragraphes pourraient laisser croire, au lecteur inattentif, que je méprise ce mouvement, ainsi que Robert, ou Maurice, ou Gilbert, peu importe, et, afin d'éviter tout malentendu, il me faut préciser dans le cinquième que c'est tout à fait le cas. 

Au rayon alcool j'eus droit à mon dilemme habituel : la qualité ou la quantité ? Alors que je reposais pour la douzième fois une bouteille de Porto, Robert (etc) est arrivé. Son Iphone était réparé. Nous poussions alors, de concert, un soupir de soulagement. Il pourrait filmer les exactions policières. Il me précisa, avec un soupçon de dépit dans la voix, qu'il n'y en avait guère ici. Et effectivement, l'ambiance était assez détendue, d'après ce que j'avais pu voir, les gens dansaient, riaient, buvaient. On était en présence de crétins innofensifs, de beaufs dansant sur Les lacs du Connemara à la fin du mariage de Kimberley et Jordan. Bref, j'optai finalement pour le porto et un pack de bières et une flasque de Whisky, on est jamais assez prudents. 

En sortant du supermarché, Robert (etc) m'arrêta d'un geste vif quand il vit que je ne me dirigeais pas vers l'attroupement mais vers la route qui menait à chez moi. 

- Je dois rentrer, j'ai les lapins à nourrir. 

Une parenthèse s'impose. Il y a parmi vous des gens qui me connaissent personnellement, enfin qui ont déjà été en contact avec moi, et cette histoire de lapins à nourrir peut paraitre étrange. Moi qui aime les animaux à peu près autant que j'aime les gens ou les films d'animation japonais. Mais oui, on m'a prêté une maison et les lapins qui vont avec. Il y en avait douze quand je suis arrivé, ils ne sont plus que sept, c'est fou comme ça meurt vite un lapin. 

- Est-ce que ça se pourrait pas que ça attende un peu encore ? me répondit-il dans son Français impeccable. 
- Non, vraiment, en plus des lapins j'ai une nouvelle à terminer, un livre à finir et puis j'apprends le piano en ce moment. 
- Ah bah c'est con t'aurais pu comme qui dirait passer l'après-midi avec nous, c'est convivial, c'est comme si qu'on était une grande famille. 
- Je reviens après les lapins. 

Et là, sans raison apparente, il m'a mis une droite. Je me suis relevé une minute après, n'étant pas très en forme physiquement, et il était déjà en train de siroter une de mes bières. Cela ne va pas se passer comme ça, pensai-je, et je lui assenai un coup de boule. 

La dame des urgences était très gentil. Mon nez était abîmé certes mais pas cassé (il faut dire que j'avais un peu loupé mon coup de boule et j'ai un nez assez proéminent) je pourrais sortir dans les heures qui suivent.

- Où est mon sac de provisions ? 
- Nous l'avons gardé, vous ne pouvez pas consommer d'alcool ici.
- Pour quelles raisons ? 
- De toute façon vous sortez bientôt.

Effectivement je sortis quelques heures plus tard, et, repassant par le rond-point, on ne peut pas faire autrement, j'ai revu Robert (etc). Il était en train de faire du vin rouge, à nouveau. J'ai réuni mes forces pour accélerer le pas et me suis pris les pieds dans un amas de branches qui avaient du servir à faire du feu. Quand je me suis relevé, j'étais assez heureux, aucune bouteille n'avait été touchée. 

Je mis mes provisions sur la table et m'en allai nourrir ces putains de lapins. Ils n'étaient plus que six. 


samedi 12 janvier 2019

Un déserteur

Cela faisait longtemps que j'avais cessé d'échanger avec ma correspondante de SOS Amitié. Le besoin s'en faisait douloureusement ressentir. J'étais seul depuis longtemps déjà, probablement l'avais-je toujours plus ou moins été, je n'allais plus vivre longtemps comme ça, c'était écrit. Un jour, ça ne tiendrait plus, et sans l'avoir prémédité, je finirai par me tuer. L'homme n'est pas fait pour vivre seul, pas plus qu'il n'est fait pour vivre avec autrui, il s'agirait de trouver une solution, un compromis à ce problème majeur qui a fait plancher pléthore d'écrivains et de penseurs. N'étant ni l'un ni l'autre, je décidai donc d'échanger à nouveau avec ma correspondante.

Je fis état de mes idéations suicidaires du moment, de ma vision globale du monde, de ma vie sexuelle ou plutôt de l'absence de cette vie et tous mes trucs habituels ; le tout bien torché, essayant, pour je ne sais quelles raisons, de convaincre la dame derrière son ordinateur que je n'étais pas un déchet, du moins pas ordinaire. Il est évident que les bénévoles de SOS amitié en ont absolument rien à foutre de vos problèmes métaphysiques, sûrement trouvent-ils cela rassurant de se confronter à des gens plus attaqués ; ils sont en cela semblables aux psychiatres et autres guérisseurs discutables.

Ma missive envoyée, je reçus la visite de ma voisine. Je n'avais pas envie de la baiser. Ni de lui parler. Mais elle avait, dans ses grosses mains de prolètaire analphabète, deux bouteilles de vin. Ceci la fit pénétrer dans mon logis. Je débouchais la première bouteille quand elle se mit en tête de s'enquérir de mon état. Elle me trouvait mauvaise mine. Je répondis que ça allait, qu'il ne fallait pas sans faire ; je mis ça sur le compte des fêtes, cela fonctionne assez bien. Et puis, j'étais loin de ma famille, ce n'était pas facile, pas plus que ne l'étaient mes travaux littéraires. Tout ça n'était que mensonges évidemment, je n'ai pas de famille et mes "travaux" étaient au point mort. Je radotais.

Le vin n'était pas si mauvais pour une femme de sa condition. J'avais consommé un tas d'anxiolytiques ce jour-là, comme chaque jour depuis longtemps déjà, et il ne tarda pas à faire effet. Elle, de son côté, semblait avoir abusé de la bouteille bien avant sa visite, ce qui la rendit sourde mais, hélas, pas muette. Que le temps paraissait long auprès de cette épave ! En débouchant la deuxième bouteille, je me rendais compte que je ne pouvais plus envisager de relation sociale sans l'aide d'alcool. Mon être refusait, tout bonnement, de coopérer avec le genre humain ; seule la dépossession me permettait de faire montre d'un peu de sociabilié.

- Tu devrais faire gaffe, me dit-elle alors que je gobais d'un coup trois médocs en avalant cul sec mon verre.
- T'occupes, mais maintenant, je suis fatigué, récupére ta bouteille et reviens un autre jour.

Comme je l'attendais, elle me laissa la bouteille. Cette femme avait quelques atouts, quand même. Je rallumai mon ordinateur mais, comme j'aurais du le deviner, aucune réponse ne m'avait été adressé. J'avais fini le dernier Houellebecq, une enième complainte d'un homme blanc à l'agonie ; dans le prochain roman de Michel, il est probable qu'il crève tout à fait. Enfin, bon, c'était un bon cru. Je me reconnus dans beaucoup de passages, ce qui n'est pas forcément signe d'une excellente santé. Reste que je ne savais pas quoi lire, je savais que ma prochaine lecture serait sacrifiée. Les livres que l'on lit après avoir lu un chef d'oeuvre sont comme les amours qui succèdent à une passion trop forte, le fiasco est inévitable. Si bien, que je pris la décision de me branler, c'était plus prudent. Bien sûr, j'aurais pu opter pour une merde sympathique, genre Agatha Christie ou un polar quelconque, bref, une lecture qui ne remuerait en rien mon système mental.

Dans mes mails, cependant, une surprise, mon ex petite amie, finissait son mail par un "je te suce la queue", c'est toujours revigorant ce genre de chose. Je me branlais donc une deuxième fois, et l'avantage, quand une fellation est imaginée, c'est qu'on ne doit pas s'enquèrir de l'hygiène de sa bite, ou de sa queue comme l'avait si bien dit cette chère ex petite amie. L'éjaculation fut plus modeste, évidemment, et je regrettais presque de n'avoir pas vu ce mail avant de recevoir la grosse voisine, j'aurais pu la troncher en remplaçant son corps et son âme, d'une ingratitude sans nom, par ceux, plus tourmentés mais bien plus bandant de ladite pervenche.

Quand on n'a plus de présent, les souvenirs peuvent s'avèrer utiles. Et je me mis à songer à la première fois que je me retrouvai dans son pieu. C'était un Lundi soir, ce fut un fiasco ; ma bite ne voulait pas se réveiller complètement, je ne possède pas un membre capable de faire quoi que ce soit s'il n'est pas au maximum de ses possibilités, bien réduites, et je dus me résoudre à me faire sucer, décidemment, jusqu'au bout. Quand elle eut fini, elle alla s'essuyer la bouche et, sautillante, revint dans le lit, et me déclara "aigre doux". J'étais dans un piteux état. Les coïts suivant furent meilleurs, ma bite avait retrouvé de sa superbe, si on peut dire, et nous pouvions alors baiser plusieurs fois dans le même après-midi.

Mais ces rêveries n'avançaient guère les aiguilles de l'horloge, ou plutôt de l'heure affichée sur le micro-ondes, mais ne polémiquons pas. Je n'étais pas très avancé, j'étais plutôt mort dans cette maison de campagne. L'idée que j'eus des amours, aussi brefs et rares fussent-ils, me poussa dans un abîme de pensées suicidaires - ils ne reviendraient pas, c'était ma seule et dernière certitude. Hélas, elles n'étaient que théoriques, les lecteurs attentifs savent bien que je ne suis pas très courageux. Un peu plus de panache dans mes prises de médocs et ma consommation de gnôle devrait m'aider à franchir le cap, comme ça l'air de rien. Quelques personnes seraient peinés quelques minutes, s'ils étaient mis au courant. Il n'était pas exclu et même franchement envisageable qu'en cas de mort, personne ne serait mis au courant ; je ne serai, aux yeux de ceux qui s'interrogeraient une minute sur mon silence, qu'un déserteur. Je n'aurais rien laissé, ni de bon ni de très mauvais, sur cette planète et c'est là sûrement ma seule fierté : avoir été à côté de tout.

Si la question de Dieu était résolue, les choses seraient plus simples. Je ne suis pas très avancé sur la question, tout au plus je suis un agnostique, ma recherche spirituelle est, comme le reste, en suspend. L'idée qu'aucune puissance organisatrice soit à l'origine de notre agonie, ou de notre existence pour les plus chanceux, est assez désagréable. Alors j'espère. Mais pas trop.
L'athée me dirait que Dieu n'existe pas, et si je le croyais, il y aurait longtemps que je ne serais plus. Le croyant me dirait que Dieu existe, et si je le croyais, il y aurait longtemps que je serais sauvé.

La nuit est arrivée, ma correspondante me répondra peut-être demain, pensais-je, et je n'attendais rien de sa réponse. Pourtant, je n'avais aucune autre attente.

Jean-Claude Romand (critique de l'Adversaire, Emmanuel Carrère)

Cette nuit, vers deux heures, j'ai écrit une longue et sérieuse critique de ce livre. Il n'était ni question de gnôle, ni de chattes aux généreuses foisons, ni de ma déliquescence morale et physique. Au moment d'y mettre un terme, l'ordinateur m'a planté. Je me souviens des derniers mots : « (…) d'une vie que l'on rate. ». le reste, je dois le réécrire, avec d'autres mots, d'autres pensées. On n'a pas la même vision d'un livre entre deux heures et trois heures du matin, qu'à 19h00.
A première vue, nous pensons tenir dans les mains un livre de Carrère, lequel est désireux de comprendre Jean-Claude Romand. La vérité la plus proche est que Romand, en lisant ce livre, a eu, sûrement, les outils pour mieux se cerner. Quand on a tué sa femme, ses gosses, ses parents et leur chien (étonnant qu'aucun animaliste ne se soit levé contre Folio qui omet de le mentionner sur la quatrième de couverture ; chiens et hommes, n'est-ce pas blanc-bonnet et bonnet blanc ?), probable qu'on ne comprenne plus grand-chose. La littérature est faite pour ça.

J'ai parcouru quelques critiques du bouquin et le mot « tragédie » revient souvent. Cette histoire peut, pour les plus romantiques, être la tragédie grecque d'un homme perdu au temps du Minitel. S'il y a du tragique dans la destinée de Romand, il n'est dû qu'à sa qualité d'Humain. le quintuple meurtre, lui, n'est qu'un détail. Un fait divers de plus, que l'on consomme en mettant en route la cafetière et avant d'entamer son Sudoku.

« Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l'absence, au vide, au blanc, qui n'étaient pas un accident de parcours mais l'unique expérience de sa vie. »

Voilà, il est contenu dans cette phrase sublime, le tragique. Mais il s'agit là de notre socle commun. L'homme est tragique et, par conséquent, lui aussi. Simple comme un coup de fusil dans le dos. le reste n'est que romantisme… ou malhonnêteté.

Lors du procès, une histoire ressort : le beau-père de Romand est mort d'une chute, quelques temps auparavant, en la seule présence du faux médecin de l'OMS. Il faut ajouter le fait que cette mort donnait droit, à Florence Romand et, par ricochet, à Jean-Claude, à une coquette somme. Troublant. Pourtant, alors que l'accusé ne peut prétendre à aucune clémence de la part des jurés, il nie en bloc. Après tout, passer de cinq à six morts, quelle différence ça fait ? Eh bien, Jean-Claude Romand, en avouant ce crime dont le motif est le plus banal du monde - l'argent - aurait perdu son aura tragique. Débarrassé de ses mensonges, grotesques au possible, il peut se laisser aller à une autre mystification.

Quand une caissière d'Auchan dit, à qui veut l'entendre, être heureuse dans son appartement de banlieue avec ses deux gosses – Steven et Kimberley – et son mari de pompier, elle croit être sincère. Pourtant, dès qu'elle a cinq minutes de libre, elle se met à pleurer. Romand fonctionnait pareil : jusqu'au moment fatal où il allait être découvert, il était vraiment ce ponte de l'OMS, il bouffait avec Kouchner, il travaillait comme un acharné. La claque est arrivée avec les premiers soupçons, comme la caissière d'Auchan se rend enfin compte de ses mensonges, quand elle découvre les tromperies répétées de son mari. Sa vie était vraie, puisqu'il l'avait inventée de bout en bout.

Tellement vraie que personne ne la remettait en cause. Son ami, le seul, et parrain d'un des enfants, était vraiment médecin. L'école où il obtint son diplôme était celle où Romand avait aussi prétendument obtenu le sien. La même année. Eh bien, ça ne posait pas de problème. On en vient presque à s'interroger sur l'intelligence des Savoyards. Jamais, Florence Romand n'eut l'idée d'appeler son mari au bureau. En près de vingt ans ! On en vient presque à s'interroger sur l'intelligence des f…. Pardon, je m'égare. Le mensonge n'était-il pas partagé entre la femme et l'époux ? Est-ce qu'à force de vouloir sauver les meubles, d'avoir une vie « normale », une maison, des gosses et un monospace pour faire court, Florence Romand n'a pas participé à ce drame ? Les repas dominicaux, les vacances, les enfants expulsés de l'utérus, voilà où était le mensonge originel. L'ordure, s'il y en a une, c'est Jean-Claude, comprenons-nous. Mais les ordures ne sont jamais sans complices.

Les passages les plus touchants du livre sont ceux où Carrère parle de Dieu. La rédemption par Jésus-Christ, le seul à pouvoir tout pardonner… le tableau est sublime : le criminel tragique devient mystique. A propos, je remercie l'ordinateur de m'avoir planté cette nuit puisque, ce matin, à la radio, drôle de coïncidence, on reparlait de Xavier Dupont de Ligonnès qui, lui aussi, s'est transformé en mystique. Une interrogation me vient à l'esprit, le mysticisme n'est-il pas le but de tout criminel ? Bref, je n'ai pas de réponse et probable qu'on s'en tape.
« Quand le Christ vient dans son coeur, quand la certitude d'être aimé malgré tout fait couler sur ses joues des larmes de joie, est-ce que ce n'est pas encore l'Adversaire qui le trompe ? »

J'avais d'autres choses à dire mais je me contente de ça, j'en ai oublié la moitié. Je moment Jean-Claude Romand est terminé, je peux passer à autre chose. Je vais me servir un verre de blanc, j'en connais déjà l'odeur : celle d'une vie que l'on rate.

mercredi 9 janvier 2019

Liberté chérie !

Je suis parti de chez moi, enfin de où j'habite, pour aller voir une psychiatre. Au son de ma voix, elle n'avait pas jugé prudent de me faire attendre. Y a pas à dire, le Centre médical et psychologique de Prades est efficace. J'étais dans une sorte de délire suicidaire, c'est assez fréquent, mais il me fallait en discuter. Je vidais consciencieusement mes flacons d'anxio et mes plaquettes d'antidépresseurs tout en vidant une bouteille de Rhum. N'ayant ni ami ni une chose équivalente - il y aurait, parait-il, tout un tas d'équivalents -, étant las de ma correspondance avec SOS Amitié, je n'avais d'autre choix. 

Les fêtes sont mortelles pour les types comme moi, le temps est suspendu, chacun vaque à ses occupations et l'on a rien à faire. Puis la malchance a voulu que je naisse quelques jours après la fin de ces festivités sans joie, ajoutant une humiliation et une occasion de me rappeler, si je l'avais oublié, que j'étais une sombre merde, gesticulant dans l'existence comme une putain sans trottoir. L'infirmière qui m'accueillit était de ces bonnes femmes que l'on trouve dans les romans de Dickens, du bien j'imagine, je n'ai jamais lu Dickens ; grosse et maternelle, ne voulant pas froisser, prête à tout. Je ne sais pas s'il lui restait un peu de lait dans les nibards, mais je l'aurais têté sans soucis. Après les formalités d'usage, calvaire pour moi, elle m'a causé jusqu'à l'arrivée de la psychiatre, m'évitant ainsi d'attendre seul en salle d'attente. Une brave femme. 

Puis la psychiatre est arrivée, une vraie salope, du genre que je draguerais si j'étais assis dans un bar, au physique si gracieux que l'envie de se tirer une balle semble être la seule solution. Depardieu avait réussi à dire à Deneuve : regarder une jolie femme est une souffrance. Moi, je me suis contenté de bredouiller en baissant les yeux. Mes mains tremblaient, mes paroles étaient inaudibles, seuls quelques mots sortaient sans peine de ma bouche, qui évoquaient principalement la mort. Ni une, ni deux, je me suis retrouvé dans un Taxi en direction de l'hôpital. 

Je n'ai retrouvé ma lucidité que le lendemain matin. Un peu de pisse avait dégouliné sur mon pantalon, bleu, ; j'étais attaché. Quatre infirmiers sont arrivés et m'ont libéré. Après autant de séjours dans les maisons de fous, on choppe quelques réflèxes et je m'enquis du statut de mon hospitalisation. Libre, m'a-t-on répondu. Après avoir refusé leur petit déjeuner, je me mis à la recherche d'un journal et d'une clope. J'étais à peine à la moitié de mon Sudoku qu'une infirmière me fit savoir que le médecin voulait me voir. Très bien, finissons-en, pensais-je.

- Que s'est-il passé ? Vous avez l'air très calme d'un coup. 
- Oui, crise sans gravité, je peux y aller ?

Il a absolument voulu que je reste une nuit de plus, ce que j'acceptais, non pas par envie mais par lassitude, nous avions beaucoup parlé déjà, j'étais las. Je pris congès sans prendre la peine de lui serrer la main et suis retourné dans ma chambre. Je n'avais aucune distraction ; le séjour n'étant pas prévu je n'avais aucun bouquin sur moi, ni de feuilles pour écrire (j'aurais pu en demander, bien sûr, mais je savais que déclarer mon activité principale, c'est-à-dire l'écriture, conforterait dans l'esprit malade du personnel soignant (je suis très content de ça) l'idée que je suis un maniaque ; ce qui est loin d'être faux, mais tout de même, le psychiatre aux cheveux longs à l'allure biologique n'avait pas l'air très sain), pas de téléphone ni d'ordinateur. Je n'avais donc rien de mieux à faire qu'écouter les coups que l'occupant, qui s'avèrera être une demoiselle, de la chambre mitoyenne donnait à sa porte. Ce sera long ai-je pensé.

Je suis un mec sans heures. Je n'ai pas de montre. Enfin, plus, je l'ai donnée à un clodo, un soir que je rentrais chez moi bourré. Cela me va quand je suis dans la solitude de mon logis, mais dehors cela devient problèmatique ; des gens se suicident pour moins que ça. Comme tous les ratés, les infirmiers ne vous loupent pas, et je vivais dans la crainte d'en voir débarquer un qui me dirait mon retard pour les traitements, le repas ou le reveil. Tout cela se mélangeait. L'heure était abolie et ça n'avait rien à voir avec de l'apesanteur, juste une infinie angoisse de rater un rendez-vous et devoir m'expliquer face à un de ces crétins.

Par je ne sais quel miracle, je sortis de ma chambre à l'heure des traitements. Je pris mes pilules et me me mis à chercher la salle à manger. C'était une sorte de cantine, une vraie, le couvert était déjà dréssé. Il était impossible de manger seul dans son coin ou sa chambre, c'est pourquoi je fis demi-tour avant de faire rattraper par une infirmière que je fus obligé d'insulter.

Avant le coucher, on m'apporta mes dernières pilules, dont les somnifères. Comme dans tous les HP, une infirmière vient chaque heure vérifier que vous êtes encore vivant. Je la vis six fois et six fois je fus contraint de lui dire que, non, je n'arrivais pas à dormir. Cela avait le mérite de me donner l'heure approximative. Au matin, on me réveilla, deux heures après le petit-déjeuner. Evidemment, je n'eus droit à rien. Sauf aux pilules, bien entendu.

Le psychiatre fit un long discours que j'écoutais vaguement, sachant déjà ce que j'allais lui dire. Il me parla de mes tentatives de suicide, et du danger permanent dans lequel je vivais. Il m'accusa de cynisme, ce à quoi je ne répondis pas et lorsque le choix ne me fut plus donné, je sortis de mon mutisme. Je crois avoir été plutôt bon, et la loi était de mon côté. J'étais libre.

Une fois dehors, clope au bec, je me mis à la recherche de la station de bus. Une heure de marche plus tard, crevé comme jamais, je le trouvai. Une affichette était collée sur la vitre : grêve du personnel. J'étais à une heure de chez moi, sans moyen de rentrer, ah ! liberté chérie !