mercredi 17 juillet 2019

La tunique rouge


Le médecin aime être clair : vous êtes foutu. Trop d’alcool, trop de tabac, trop de tension, trop de tout et plus assez de vie. S’il le pouvait, il vous aurait donné la date mais, non, il faudra se contenter de cette information, vous allez crever, quelle surprise ! et plus rapidement que prévu. Dans le métro qui vous ramène à votre trou, vous avez du mal à lire, Kafka c’est hard, et davantage encore aujourd’hui. De fait, vous regardez les gens, cette masse dégueulasse, ce vulgum (vous aimez ce terme, il sied à merveille à votre conception du peuple, vous subodorez que c’est du latin) uniforme et bruyant ; l’idée qu’ils crèvent tous, ici, des mains lestes de quelques terroristes vous sort de votre torpeur ; rien ne se passe, vous descendez à Ranelagh.

Le seizième arrondissement, c’est la campagne, seuls les immeubles haussmanniens vous rappellent que vous êtes dans cette grande ville de l’amour et des jouets motorisés. Vous n’avez rien à y foutre et vous vous y emmerdez, alors, oui, pour vous, c’est la campagne. Vous descendez la rue, dans l’espoir qu’un bistro ait ouvert ses portes lors de votre hospitalisation. Vous remontez la rue, penaud, vous n’avez plus beaucoup de temps, parait-il. Il vous semble que mourir seul, ça n’est pas digne de vous. Emmerder les gens a toujours été votre projet, vous avez toujours échoué, seule la mort pourrait vous aider à l’accomplir.

Votre marge de manœuvre est faiblarde. Vous n’avez pas d’ami, plus de famille, l’emmerdement ne pourra donc pas être causé par la tristesse. Il faudra ruser.
Ecrivain : c’était un peu ça, votre vie, ces derniers temps. Vous y aurez cru quelques temps, vous ne fûtes pas loin de la publication ; cela a foiré, ça pourrait faire une belle épitaphe. Mais aurez-vous seulement droit à un cercueil ?
Vous repensez à votre ami, S., mort à vingt ans dans un accident de voiture. C’était votre seul lien extra-familial. Un tas de boue lui sert de monument funéraire, les parents divorcés n’ayant pas su se mettre d’accord sur le règlement des frais.
Vous avez soif.

A Bastille, il ne faut pas marcher longtemps avant de trouver un bistro, ça grouille. Les sarouels sont de sortie. Vous vous installez au comptoir, commandez un Whisky sans glace que vous buvez rapidement. Là aussi vous dénotez. Vous portez une chemise et un pantalon propres, vos cheveux ne sont pas coiffés et sales, il vous manque un chicot et demi, bref, vous n’avez aucune symétrie. Vous avisez une blonde, toute de rouge vêtue, sans doute prompte à recevoir en son sein le liquide séminal d’un grand écrivain. Vous vous approchez, placez une phrase de Francis Scott Fitzgerald (sans, bien évidemment, le citer) et vous vous lancez dans un éloge des petits seins. Elle ne réagit pas. Vous vous cassez.

Les bourgeoises vous transforment en chien, cela se passe toujours ainsi : vous vous approchez et reniflez (l’odeur forte d’un savon de Syrie vous prend, invariablement, le nez), là ça ne rate pas, vous avez envie de la baiser. Le sang de votre queue ne fait qu’un tour. Votre aboiement est constitué de citations, d’anecdotes et de plaisanteries ; dans les grands jours vous faites le trois en un. Buvant votre quatrième Whisky, vous êtes pris de nostalgie pour ce temps où baiser une bourgeoise n’était qu’un passe-temps, une façon de faire la nique à votre condition. Dès aujourd’hui, baiser une bourgeoise devient une nécessité : il faut niquer la mort. Vous n’allez sans doute pas crever ce soir mais, vu votre taux de réussite, vaut mieux s’y mettre tôt.

Vous éjaculez au bout de huit minutes, péniblement. Les va-et-vient furent mous. Plusieurs fois, vous avez voulu tout arrêter, mais vous êtes opiniâtre quand il s’agit de masturbation. Vous sortez des chiottes, la blonde est toujours là, elle rit avec ses potes et vous regarde enfin. Vous ne faites pas le lien entre les deux informations. Quelque chose vous retient dans ce bar. L’alcoolisme, bien sûr, mais aussi une sorte de maturité, celle de l’être humain face à la mort qui sait l’inintérêt de changer de bar. Une semaine plus tôt, vous auriez sorti votre téléphone, indiqué une adresse et vous vous y seriez rendu en Uber. Vous auriez vu la même bourgeoise, à quelques variations stylistiques près, vous lui auriez cité la même phrase tirée de Gatsby avant de foncer aux chiottes pour vous débarrasser d’une semence devenue trop lourde à porter.

On y est ! vous avez sorti votre calepin. Vous débutez une nouvelle. Ecrire, boire, c’est pour vous la même histoire, celle d’une situation dangereuse à laquelle on échappe ; cette situation, ce sont les autres, le dehors. Vous repensez à une phrase d’Albert Cohen dans O vous frères humains. Vous le plagiez un peu pour vous chauffer. La première phrase se fait comme ça. Vous raturez et troquez la première personne du singulier pour la seconde du pluriel : vous trouvez ça original. C’est, en fait, d’une lâcheté crasse. Vos lecteurs ne sont pas dupes.

Le bar ferme. Combien d’hommes se sont-ils suicidés après avoir vécu la fermeture d’un bar en solitaire ? La violence d’une vie ratée, et avec quel panache ! vous éclate à la gueule comme une grenade en temps de manifestation pacifiste. Le tabouret semble faire trois mètres, vous titubez jusqu’à la sortie, le barman ne peut s’empêcher de vous offrir son plus beau sourire gêné. La rue de Lappe est bondée. Les canettes de bière s’écrasent sur le sol à mesure que les rires s’envolent, quelques nègres réclament deniers et cigarettes ; la blonde est là, au coin de la rue de la Roquette, sous un porche, roulant des pelles à un latino. Pas un pan de la tunique rouge n’échappe aux mains de ce fils de pute. Vous imaginez la suite : la bouche qui descend vers la queue, le vagin dilaté, le sperme le long des cuisses…

Vous achetez une bière chez l’épicier. Il y a du monde à la caisse, vous espérez que la blonde et son pédé seront partis. Ils ne le sont pas. Leur position sur le trottoir indique l’attente d’un Taxi. Dans quelques minutes, vous serez libéré. Un homme vous demande un briquet, vous cherchez dans votre poche intérieure, vous ne rencontrez qu’un flingue. Vous blêmissez, le Taxi n’est pas encore arrivé, vos mains tremblent ; le type vous demande si ça va, si vous avez besoin de quelque chose, vous ne répondez rien et il s’en va.

Le Taxi arrive enfin. Ils s’y engouffrent si vite que vous n’avez pas le temps de vous décider. Alors, l’arme pointée vers rien, les oreilles indifférentes aux cris paniqués des badauds, vous tirez. Un clochard la reçoit dans la jambe mais parvient à s’échapper. Quand vous retournez l’arme contre vous, la rue est déserte.

lundi 27 mai 2019

L'espoir est un guet-apens

Cette lecture m’a laissé sur le carreau. Fatigué, toussotant, ivre d’alcool et de lassitude, je ne pus qu’offrir à la vingtaine de connards endimanchés qu’une prestation bancale. Après avoir achevé L’espoir est un guet-apens, texte écrit l’après-midi même dans le bistrot où se tenait la lecture, je séchai mon verre de bière et mis de l’ordre dans mes feuillets, pressé de retrouver ma solitude. La patronne du bar s’approcha de moi avec un autre verre et m’annonça qu’après chaque lecture, le « public » posait des questions à l’auteur. Soit, j’espérai que personne n’avait de questions à me poser. Hélas, cela dura une vingtaine de minutes.

Au comptoir, je commandai un Whisky quand une blonde, trente ans, brune au sourire imbécile, se mit en tête de me poser quelques questions. Je répondis poliment et pris la porte afin de fumer ma Gauloise peinard. La brune, sûrement pleine de projets abstraits, me suivit et fuma également une cigarette. Une longue et fine, la cigarette typique de la pouffiasse.

- Vous avez l’air de vous ennuyer.
- Bien vu Sherlock, ces lectures sont abominables, il y a un sérieux qui les entoure et ce sérieux m’insupporte.
- Pourquoi venez-vous, alors ?
- On ne sait jamais. Quitte à se prostituer, autant choisir celui qui nous baise, n’est-ce pas ?

Je bus deux autres Whisky, elle un verre de rouge, et nous partîmes à la recherche d’un restaurant. Nous finîmes dans un cloaque infect tenu par des Chinois. Les nouilles étaient sèches, la discussion plate et le vin dégueulasse. Même la fille devant moi fit la grimace en buvant son eau minérale.

- Tu bois un peu trop, non, s’enquit-elle, abandonnant son vouvoiement ?
- Je n’ai pas d’avis sur moi-même.

Sur le boulevard de la Villette, elle me prit le bras. Aucune promesse sexuelle, malheureusement, elle aurait pris le bras de n’importe qui. Un vrai pauvre type, me dis-je silencieusement, tu as peut-être l’occasion de baiser et tu parais au bord du suicide, pour sûr tu lui fais pitié. Arrivés à Colonel Fabien, elle me demanda si je prenais le métro. Je répondis que non, qu’il me fallait marcher. Ne sachant comment lui dire au-revoir, je bredouillai quelques mots et attendis quelques minutes devant la station de métro, fumant cigarette sur cigarette. Rentrer chez moi ne me disait rien, me tuer non plus… Aucun projet et des heures à utiliser puisque le sommeil, évidemment, allait m’être refusé. Je me mis en marche et me rappelai à cette occasion que je ne savais pas le prénom de cette fille.

Les putes du Boulevard essayaient de m’attirer entre leurs jambes et c’est peut-être ce qu’il m’eut fallu pour me réveiller un brin. Un bar était ouvert, les discussions étaient bruyantes, l’endroit puait comme un bar doit puer. Je commandai un Whisky et m’assis sur la première chaise disponible. Un gars à dreads s’inquiétait du résultat des élections. Prenant connaissance de ces derniers, je ne pus que lui donner raison : les écologistes arrivaient en troisième position. Il crut bon de me signaler que cela ne faisait rire personne, ce qui n’était pas mon but. Sachant que parler à ce type revenait à donner une canette de bière à un poisson, je me rabattis sur une de ses amies.

- Qu’est-ce que tu fais, toi, dans la vie ?
- Je vois, la question bête et méchante, bah écoute je ne fais rien, j’écris, je lis, je me branle.
- Et tu bois…

Décidément, ma consommation d’alcool semblait intéresser ces dames. Je décidai d’abandonner ces personnes à leur sort quand je vis un tabouret libre au comptoir. Je fis un rapide bilan de ma soirée et la brune ne quittait pas mon esprit. Pour être précis, je m’en branlais pas mal de la brune en tant qu’individu, c’est ce qu’elle me confirmait sur moi qui me donnait l’envie de sauter à pieds joints dans une bassine pleine de poudre et de Whisky. La boisson, un temps efficace, devient inévitablement un motif de suicide quand elle ne peut plus rendre supportables les impossibilités.

Je rentrai chez moi vers cinq heures du matin et m’endormis vers neuf heures. J’eus le temps de corriger une nouvelle, de finir une bouteille de Whisky, de fumer deux pipes et de me masturber vaguement. A peine ai-je eu le temps de me baver dessus que mon interphone tinta. Je laissai faire, puis quand je crus que l’emmerdeur avait pris les bouts, c’est à ma porte qu’on en voulut. J’enfilai un t-shirt et ouvris. Ce putain de R.

Après avoir servi les verres de vin, il me demanda si cela m’intéressait de publier dans une maison d’édition pirate dont il connaissait bien le patron.

- Il y a peu de budget mais beaucoup d’exigence.
- Garde tes slogans pour toi connard. C’est de la merde, tu le sais aussi bien que moi, les maisons d’édition, petites ou grandes, ne font ni dans l’exigence ni dans l’honnêteté. Il y a une hiérarchie des horreurs mais, en général, c’est pas terrible comme milieu.
- C’est mieux que ne pas publier du tout.
- Non, c’est la même chose, voire pire. Les gens qui publient dans ce genre de maison sont les mêmes qui donnent dans l’autopublication. Refusant leur statut de raté, ils sont prêts à tout pour voir leur nom sur ce qui ressemble vaguement à un livre. Ce sont des petite chieuses qui jouent à la dînette.
- C’était pour te rendre service.
- Passe-moi la bouteille.

Il avait plombé l’ambiance avec son histoire de maison d’édition. Et voilà qu’il se mit à s’enquérir de mes écrits. Je lui fis comprendre que le sujet ne m’intéressait pas, que j’avais bu comme un porc et que je n’avais qu’une envie : dormir quarante-huit heures. Il me laissa.

Je ne me rendormis pas et fis les cent pas dans ma piaule. La littérature m’a rendu fou, pensais-je, il me fallait trouver autre chose. Comment vivre, je vous le demande, quand l’on consacre son existence à une activité qui nous fait vomir ? Un ouvrier n’a pas le choix que de salir ses mains rugueuses d’analphabète, mais un type qui passe son temps à lire et à écrire, il le fait de son putain de libre arbitre. La Bible nous l’a enseigné pourtant, c’est en laissant aux hommes la liberté de choisir que Dieu nous a niqués. Je m’égarai de plus en plus.

Je retournai au bar, celui où j’avais piteusement lu quelques textes la veille, et y passai toute la journée. Mon verre de Whisky ne semblait jamais se désemplir. La brune fit son apparition en fin d’après-midi.

- Tu lis des textes, ce soir ?
- Plutôt crever que de lire à nouveau devant ces abrutis.
- Pourquoi es-tu revenu, alors ?
- On ne sait jamais.

lundi 29 avril 2019

Massacre à Pigalle

Je me réveille avec une tête qui menace d’exploser, ma montre indique treize heures ; je n’ai pas beaucoup dormi. Quelques bars, quelques insultes et ça finit comme ça. On est toujours seul, notre érection n’a aucune ambition et aucune envie de lui tirer dessus ne nous saisit. Je décide d’aller marcher. Je parcours Belleville en finissant mon paquet de clopes payé à prix d’or au petit matin à Pigalle. Les putes sont là, toujours sur le Boulevard de la Villette, toujours chinoises, l’air détaché de celles qui n’ont plus rien depuis longtemps. J’imagine leurs petites chattes fouillées par des bites punaisées. Je les aime ces petites mais un je ne sais quoi m’empêche d’aller à leur rencontre.

Mon visage est cerné par cette interminable beuverie, poursuivie alors que je n’avais plus de potes avec qui trinquer ; c’est généralement là qu’on commence les conneries. L’heure réduit les chances du buveur solitaire de pénétrer dans les bars encore ouverts. L’impossibilité me poursuit, cette salope n’en fait qu’à sa tête. Je vois ces jupes, ces sourires, cette santé. J’entends les rires, les chants, les engueulades. Je sens l’odeur de chers parfums. Et je reste au comptoir, ivre et triste de n’être rien. Les dernières heures sont les plus difficiles comme le disait un chanteur médiocre – mais extrêmement bien distribué. Bref, dans la laideur des boulevards de Belleville, je fais une sorte de bilan, ce truc d’ivrogne ou de banquier.

Ma jambe gauche me fait mal, je m’assieds donc à une terrasse. Je commande un Coca, la serveuse me l’apporte. Je détaille ses jambes et vide mon verre d’un trait. Je réitère l’opération trois fois. Moi qui n’avais jamais connu la gueule de bois, je n’y échappe désormais jamais, si bien que je dois prendre une demie-journée de pause après avoir picolé. Je pioche dans mon sac un anxiolytique et y trouve un Brautigan acheté la veille, Mémoires sauvés du vent, un satané bouquin – juste ce qu’il me fallait. Certains réussissent et leur œuvre, et leur suicide. Il est vrai que cela est assez rare mais quand ça arrive, on peut dire que nous sommes proches de la beauté la plus pure.

Je me tire de là pour aller finir le bouquin dans ma piaule mais je me rendors à moitié. Les cachets ont fait de moi un insomniaque qui ne cesse de s’endormir. Rester debout, sans picoler, m’est devenu impossible. Mon corps s’arrête littéralement de fonctionner. Dans ce sommeil agité évidemment entrecoupé de rêves absurdes et inquiétants, je me pose la question. Celle qu’il ne faut pas se poser quand on est en redescente, quand une certaine euphorie s’est barrée comme femme au printemps. Qu’est-ce que je vais faire de ma peau ? Je reprends un anxiolytique, un somnifère et me rendors complètement, presque sans heurts.

Au réveil, je me remets à Brautigan. Les génies sont reconnaissables à ceci qu’ils vous rappellent que vous ne serez jamais écrivain. Moi, le premier. Parler de ma bite, ça ne peut durer qu’un temps, les gens se lassent des bites, des chattes et des seins, comme de toutes choses. Richard en parle aussi, à sa manière. C’était un putain de poète qui se déguisait en romancier. Et, croyez-moi, je suis l’ennemi de la poésie – ce truc sans intérêt et ampoulé ; incompréhensible ou niais. De la merde : Rimbaud ? Aux chiottes. Apollinaire ? Autant écouter Marc Lavoine. Et lui ça marche, bordel, les mots semblent s’être placés seuls sur les pages, on comprend tout. Pas besoin de « Peaux rouges » et autres conneries de cette imbécile qui, aujourd’hui, serait devant une station de métro, vous réclamant clopes ou fric (ou, à l’instar de Jésus, serait-il un lanceur d’alerte ?). La poésie c’est le refus de la vérité nue, des couilles sur la table.

Au soir, je remets ça dans un bistrot de Belleville – quartier bobo par excellence où les zigues s’échinent à ressembler à des clochards, parce que, voyez-vous, pour ces gens-là, l’apparence n’a aucune importance. Je suis un zombie au comptoir et mon élocution paraplégique fait tiquer le serveur qui me sert quand même ma carafe de vin. Il y aura concert, me dit-il. Eh merde, quelques jours à peine dans la capitale et je pressens que l’on a envie que je me tire une balle dans la bouche, à la Romain Gary, à la Brautigan.

Le concert, à mon regret, n’est pas déplaisant. J’en suis à ma troisième carafe quand je me rappelle que je dois aller lire des textes dans un bar. Les emmerdes commencent. Je sors mon paquet de nouvelles et en choisis cinq – deux textes à vocation comique, deux désespérés et un ovni. Avant de me tirer vers le lieu du massacre , je vais griller trois cibiches sur la terrasse en sirotant mon double Whisky. Une femme vient me causer, Dieu je n’avais pas besoin de ça, elle a l’air bien ivre et bien riche, dans le quartier, il est vrai, ne vaut mieux pas envisager une cuite avec un billet de vingt balles. Elle a fait son premier plan à trois la veille, elle me montre les images filmées sur son téléphone, elle ne prend même pas soin de baisser le son ? C’est assez gênant, et je ne suis pas du genre causant, à de rares exceptions, alors quoi répondre à ça ? J’hésitais entre un bon Félicitations des famille ou Cela devait être étonnant. J’ai opté pour la commande d’un Uber, c’était plus prudent.

L’organisateur de la lecture ne semble pas enthousiasme par ma mine patibulaire et alcoolisée. Mais bon, il n’avait pas trop le choix que de me laisser faire ma prestation. Je commence par une nouvelle écrite au début de ma carrière, si l’on peut parler de carrière, d’écrivain, si l’on peu parler d’écrivain. L’histoire d’un type qui arrive à lever une gonzesse avant de s’apercevoir que le grand jeu de cette dernière est de coucher avec le plus de déchets possibles. Le type continue l’aventure tout de même. Ne faisons-pas tous cela ? J’entends quelques rires, quelques murmures gênées, quelques bribes d’applaudissements. Tout se passe bien, et je suis de plus en plus ivre. Après mon troisième texte, je m’aperçois que ma voix n’a plus rien d’humaine, si bien que je me mets à discuter avec l’auditoire. Enfin, un monologue franc ouvert pour être plus précis. Je me lève de ma chaise et je reçois des applaudissements nourris. Je suis une vedette. Et la vedette a besoin d’un ecstasy.

L’endroit le plus proche où je suppute pouvoir en trouver est à deux minutes. Cela se nomme Pigalle. Je reviens toujours dans ce quartier. L’horreur dans tout ce qu’elle a de terriblement humaine. Des travelos immondes sont posés comme des abribus sous les porches des maisons. Des souteneurs essaient de nous faire rentrer dans leurs pièges à cons dans lesquels on ne peut même pas se faire sucer. Et des Arabes en groupe et en odeur attendent le client, eux aussi.
Je paie un ecstasy et va dans une boite du Boulevard de Clichy. Quarante-cinq minutes me sont nécessaires avant de ressentir les effets de la pilule magique. Je danse, JE DANSE, comme un fou sur la piste peuplée de putes, pour la plupart négresses. Très vite, la musique et tous ces cons me tapent sur le système. Et je me barre à nouveau, plus ou moins décidé à ne me faire avoir par aucune lumière de la ville.

Sur le boulevard que je remonte, j’aperçois des jeunes femmes auxquelles je n’accéderai jamais. Leur accoutrement est plus cher mais assez semblable à celui des putes, travelos ou non, aperçus un peu plus tôt. J’en insulte quelques unes, mais tellement habituées à être prises pour des putes vénales et abruties, cela ne les affecte pas plus que ça. Sûrement sont-elles aussi au courant de cela que nous autres, braves types.

Je finis dans un cinéma porno à me branler sur un film des années 70. Et alors que l’actrice, ressemblant vaguement à Romy Schneider, s’apprête à recevoir le foutre final, une détonation retentit. Puis un tas d’autres. Et les lumières se rallument. Les assaillants se sont tirés. Il y a des morts partout. Des clodos, bites à la main, certains dans la bouche d’un autre ont mis un terme définitif à leur vie sexuelle.


dimanche 7 avril 2019

L'insoutenable lourdeur de la campagne

C’était une nuitée où l’ennui l’emportait sur tout. Des heures d’ennuis sont possibles en ville sans que l’on se fasse chier ; il y a des bars, des putes, des clodos avec qui partager une bouteille de villageoise. Mais à la campagne, je vous le demande ?

C’était un Lundi et comme chaque jour nous étions en réalité Dimanche. Las de me bourrer la gueule soli-solo, je voulais partager mon génie avec mes nouveaux compatriotes. Le bar de l’hôtel a fermé très tôt. Les autres n’ont pas daigné ouvrir. Alors j’ai marché ; mes chaussures baillaient comme un prolétaire devant le dernier Godard. J’ai alpagué les rares passants, dans l’espoir de faire un brin de causette mais je devais leur faire un peu flipper avec mes cheveux longs, mon allure de clochard, mon haleine de poivrot.

Beaucoup de portes restent ouvertes dans ce bled pourri alors j’ai frappé aux portes des appartement de pauvres gens, avec ma bouteille de pinard. Il n’était, après tout, que deux heures du matin. Le chômage étant si important, je ne pouvais comprendre leur refus systématique. Il devait bien y avoir quelques ivrognes dans le coin ! Les campagnards me sortaient décidément par tous les trous.

Je tentais donc quelques autres immeubles, avec une continuité dans le refus qui aurait plu aux esprits les plus mathématiques. Je repris donc ma balade sans but dans ces rues sans charme. Désespéré de comprendre que j’avais besoin de parler à des gens de type humain. Et puis une sacré envie de chier m’a envahi, suivi instantanément par une envie de baiser ; la défécation et le sexe m’ont toujours paru liés. Si ce n’est que ne pas baiser ne tue pas, mais ne chiez pas pendant deux semaines et vous ferez un beau cadavre. Pensez-y quand votre bite pénétrera une chatte accueillante. Ne nous égarons pas.

Évidemment aucune sanisette ne pouvait me rendre service et ces lieux, de toute façon, sont aussi odorante qu’une bite négligée – j’en savais quelque chose. Je décidai donc d’aller me soulager dans le hall d’un immeuble, m’essuyant avec mon t-shirt que je laissais au sol. Je refermai ma veste et repartis à l’aventure. Il me fallait absolument trouver quelque âme charitable. Il ne faisait pas chaud. Ma main sentait la merde, cela ne me dérangeait pas, je ne suis pas du genre à serrer la main aux gens ni à leur faire une tape amicale sur la joue.

Je vois d’ici quelques admiratrices noter quelques paradoxes dans mon comportement. Si je ne les aimais pas ces gens, pourquoi vouloir leur causer. Eh bien, les amies, la réponse est simple : je suis un type altruiste, je veux les sortir de leur médiocrité. Qui sera l’heureux élu ? Qui entendra ma voix sublime chantonner La mémoire et la mer ? Qui assistera à ma lecture de mes derniers petits chefs-d’œuvre ? Tant de questions sans réponses, n’est-ce pas comme cela que la vie devient palpitante…

Et là, j’ai entendu de la musique, je n’y croyais plus. J’ai monté les marches, tel Penelope Cruz, et j’ai sonné. On m’a ouvert. Personne ne me connaissait. Personne ne m’a vire. Plus personne n’a parlé. Que j’ai été bon ce soir-là ! Je les ai fait marrer ces cons. Rien de plus facile, un campagnard rit aussi facilement qu’une pute se retourne. Très vite, un type assez prétentieux a cru bon de prendre la parole. Le niveau a baissé considérablement. Les bouteilles également.

- Vous ne me verrez plus jamais, vous êtes mauvais. C’était un plaisir pour moi de vous sortir de votre médiocrité. Je vous ai laissé une chance. Adieu.

Le lendemain, je vis mon infirmière. Elle me regarda stupéfaite. Je l’ai interrogée sur cette inhabituelle accueil.

- Vous devriez regarder les gens autour de vous. Savez-vous que vous avez renversé mon verre de vin ?

dimanche 24 mars 2019

Suicide assisté

Je n’ai pu que modérément me défendre face à ces rugbyman. Qu’ils ne soient guère dégoûtés de s’adonner à ce sport de pédérastes notoires, avec ses valeurs supposées – si le rugby n’attire pas autant Dame Fric que le Football (sport parmi les sports), c’est que cela n’intéresse personne si ce n’est quelques amateurs du salon de l’automobile – c’est une chose, qu’ils ne le soient pas non plus quand il s’agit de s’en prendre à un pauvre type soli-solo en est une autre. Soit.

Je gisais sur le sol, incapable de me lever, quand un automobiliste est venu à mon secours ; il m’a conduit à l’hosto où l’on a pu constater les dégâts. Outre le dos, déjà fracassé depuis un certain moment, une fracture ouverte du nez m’avait gentiment était offerte, ainsi que de beaux coquards et un traumatisme crânien pas dégueulasse également. Tout cela était à vérifier au matin, au moyen de radios. Ce dimanche était une aubaine. Les affreux ne sont pas mécontents d’avoir la gueule explosée par de généreux badauds : cela légitime, jusqu’au moment tragique de la guérison, leur laideur.

- Vous restez avec nous, au moins jusqu’à demain, me déclara une infirmière grassouillette qu’on laisserait peinarde même si la chèvre était malade.
- Je vais fumer une clope, lui répondis-je, dédaignant le fauteuil roulant qu’elle avait ridiculement déposé devant mézigue.
- Non, avec votre traumatisme, il n’est pas bon de marcher et encore moins de fumer.

Je fumais donc ma sans filtre devant la clinique, sentant derrière moi le regard inquisiteur des deux infirmières et du type de la sécurité. Rien de plus désagréable que de ne pouvoir griller sa cibiche en paix. Une fois la dernière bouffée recrachée, je jetai loin devant moi le bout de cigarette que j’avais daigné laisser. Ce qui mis en rogne le bout de graisse en bouse blanche. Il s’agissait de ne pas me brûler les doigts ; cela m’arrivait trop souvent, et comme de tout on s’en lasse.

Il me fallait absolument ma dose d’anxiolytiques et autres cachetons pour pouvoir dormir un peu. Comment dormir, je vous le demande, quand à côté de vous, un lit déjà fait peut à tout moment être investi par un autre connard ? N’ayant rien d’autre à foutre, je n’avais aucun livre sur moi, je décidai de jouer avec la sonnette. « N’auriez-vous pas un verre d’eau ? », « Un doliprane? ». Autant parler à un écologiste d’Histoire de France ou de Littérature. Les infirmières ont ceci de commun avec les putes que leur sourire cache la plus grande méchanceté et que chacune d’elles rêve en secret de vous voir crever. Cela leur permettrait d’avoir quelque chose à raconter lors du prochain repas au Flunch avec beau-papa, Jason et Brenda ; Cyril Hanouna les déçoit un peu en ce moment, c’est une chose assez dite ces derniers temps. Il suffit, pour s’en rendre compte, de prendre les transports en commun ou aller à la CAF, voire à la FAC. Les publics sont sensiblement les mêmes.

Au petit-matin, alors que je parvenais enfin à fermer les yeux, une aide-soignante, ou une sous-fifre du genre, m’a chaudement recommandé de prendre un petit-déjeuner. Le jus d’orange était infect, ce qui m’obligea à être désagréable et le reste termina à la poubelle. Celle de la salle-de-bains où précisément nous ne pouvions jeter que les serviettes en papiers et autres pansements. Je comptais mes sous quand on est venu me chercher afin de me soumettre aux radios. Une chaise roulante. Je tentai quelques blagues sur Abdelaziz Bouteflika mais je compris très vite que je leur aurais parler du cousin du voisin de ma tante cela eut été égal. Ces gens me désespéraient. Il était évident qu’un vieil homme en état critique ne pouvait aucunement prétendre à sortir d’ici. Mais mon empathie a pris fin assez rapidement quand j’ai aperçu mon infirmière de mon centre médico-psychologique. Douce celle-ci, bien qu’indigente intellectuellement.

- Que vous est-il arrivé ?
- J’ai perdu à la bagarre.

Elle a ri et on se revoyait quelques jours plus tard, par conséquent inutile de nous attarder. Les radios furent formelles, c’était bien une fracture ouverte du nez et un trauma crânien qui devait me laisser au repos pour quelques jours. Si j’en eus la force, je me serais bien marré, moi qui touche autant au travail qu’aux gonzesses. Il me fallait garder le lit et appeler le Samu si les maux de tête devenaient trop insupportables et si, surtout, je vomissais. Plus grave encore, il ne me fallait ni fumer ni boire et abaisser mon lourd traitement médicamenteux jusqu’à l’opération. Une anesthésie générale devant être effectuée, je pouvais y rester. Est-ce ainsi qu’on s’adresse à un suicidaire ?

Il me restait deux bons litres de blanc affreux dans mon cubis et je leur fis un sort avant d’aller me ravitailler. J’avais un mal de chien, et je me dirigeai vers la mort. Moi qui avais eu quelque velléité de suicide assisté en Suisse, je dus me faire une raison, j’allais crever, ou non, deux jours plus tard, laissant la chance décider pour moi ; bien que j’eusse été incapable de définir la chance à laquelle je pouvais prétendre.

Dix heures avant mon entrée à la clinique, je fis une pause alcoolique, désireux d’éviter un report de mon suicide assisté. Et je ne fumais que quelques clopes légères entrecoupées de chewing-gum à la menthe. A l’accueil on ne me fit pas attendre, on m’attendait au troisième étage, aussi désert qu’une librairie en milieu prolétaire. On m’allongea et ils procédèrent à mon endormissement. Ma dernière pensée fut pour moi : je n’aurais rien à regretter.




jeudi 14 février 2019

Nous sommes Patrick Dewaere




Les amours ratent, mais de peu, c’est ainsi que commencent les suivants. Peut-être que nous en avons trop en nous, quoiqu’on en dise, et il faut que cela sorte ; rien de plus triste qu’un sommeil solitaire, rien de plus triste qu’un sommeil partagé.

Il n’y a pas d’amour heureux disait le pédéraste communiste. Là encore, il avait tout faux. Il n’y a pas d’issue heureuse eut été plus juste. Prenez cinq minutes et imaginez votre avenir, irrémédiablement des envies de suicide envahiront votre âme et votre corps, choses mêlées pour les uns, séparées pour les autres ; tout ce que notre existence, courte ou longue, nous a enseigné c’est que ces choses sont parfaitement inutiles.

La mort vous hante, vous ne pensez qu’à elle. Une fois sortie de votre plumard, vous prenez votre douche et sortez. Vous faites bien attention en traversant : un drame est si vite arrivé. Vous accomplissez votre besogne. Votre corps lâche, votre tête ne suit plus. Vous n’êtes plus rien, et de plus en plus, vous admettez que cet état de fait dure depuis longtemps déjà.

Vous êtes, nous sommes, des putains sans trottoir.

Que s’est-il passé ? Vous essayez de remonter au moment où tout a foiré. La tentation de mettre cela sur le dos de votre naissance comme le faisait un Roumain rébarbatif est forte. Il y a cependant autre chose, et cette autre chose vous hante, au point que vous piochez un anxiolytique, le troisième depuis votre réveil, dans la poche de votre anorak. Des gens dans la rue marchent, vous ne savez pas où ils vont. Eux non plus. Étrangement, vous les enviez.

La ville est grande, vous n’y avez rien à faire.

Un jour, on vous a humilié et ce jour est sans fin. Votre dégoût ne s’étiole pas. Que faire de toute cette peau qui ne veut pas mourir ? Sur le trottoir d'en face, une femme attend, son téléphone à la main. Elle est brune, belle, et quelqu’un la possède, cela se lit facilement. Une douleur de plus.

Vous n’avez plus beaucoup de pièces en poche. Le verre de vin ne coûte que deux euros. Il ne vous fait aucun effet. L’alcool, en général, n’a plus de prise sur vous. Être pathétique ne vous amuse plus. Au mieux, il vous permet de parler aux gens sans être las dans les cinq minutes qui suivent.
La conversation au comptoir semble ne pas s’arrêter, vous les égorgerez bien mais vous n’êtes pas un homme très tactile.

La bibliothèque est ouverte, elle est un refuge parfait pour les paumés. Vous avez quelque velléité littéraire ; vous vous promenez au milieu de Fitzgerald, Fante, Dostoïevski, Céline et autres génies ; vous vous promenez aussi au milieu de médiocres écrivains. Si ne pas atteindre les premiers ne vous affecte pas, vous n’êtes pas ambitieux, ne même pas être au niveau des seconds vous détruit aussi sûrement qu’un téléphone muet le jour de votre anniversaire.

Vous en avez honte mais c’est ainsi : vous aimez les gens. Bien sûr, vous prétendez le contraire. Rappelez-vous de votre enfance, si cela n’est pas trop pénible (et si c’est le cas, faites un effort), et pensez à ces jeux auxquelles vous ne participiez pas, à ces goûters d’anniversaire dont vous avez entendu parler. Regardez-vous à présent, dans le miroir des chiottes de la bibliothèque. Vous n’avez guère changé ; vous êtes toujours ce gosse tirant vanité de son exclusion sociale à haute voix et chialant dans sa piaule.

Vous rentrez chez vous, il n’est pas tard. Vous avez le DVD de Série Noire. Vous aimez Patrick Dewaere, comme vous aimez tous les suicidés. Vous le mettez en route. Patrick danse devant sa bagnole. Patrick gueule. Patrick pleure. Patrick donne des coups de tête sur le capot de sa bagnole. Patrick pense s’en sortir. Patrick perd tout.

Vous êtes, nous sommes, Patrick Dewaere.

Que faut-il faire maintenant que le film est terminé ? Vous optez pour les bonus du DVD. Alain Corneau cause de Jim Thompson. Vous aimez ce mec. Les bonus s’achèvent également. Une femme est dans la chambre d’à côté. Vous ne vous parlez plus. Il n’y a plus rien, ni amour ni haine. Vous fumez une cigarette en essayant de vous concentrer sur Les carnets du sous-sol, vous n’y parvenez guère. Cette journée n’a que trop duré.

Il est désormais minuit. Vous pleurez dans votre chambre. Vos mains tremblent. Les somnifères tardent à faire effet ; pourtant vous en avez pris seize au lieu des huit prescrits ; il vous apparaît de plus en plus que tous ces médicaments sont là uniquement pour vous détruire. Aucune amélioration notable. Vous reprenez deux anxiolytiques.

Vous vous levez dans l’idée de boire un verre de Whisky. Vous ouvrez la bouteille, restez quelques secondes devant, et la refermez. Vous buvez un litre de lait. Dans le fond, vous avez toujours trouvé cela meilleur. Et une idée vous vient.

Il y a deux jours, vous avez fait le plein de médocs. Vous ouvrez toutes les boites et remplissez un grand bol d’eau. Vous pénétrez dans la chambre voisine, où une femme dort. Vous vous couchez discrétement à ses côtés et avalez le tout.

Au réveil, vous serez aimé.

vendredi 1 février 2019

Texte posthume (La Jonquera)

Il était onze heures du matin et je n'arrivais pas à dormir. Par conséquent, je me branlai, parait que ça aide. Des gouttes de sperme ont aspergé mes morpions mais j'étais toujours éveillé. Je partis donc au café. Je commandai un Coca et une barquette de frites, puis un deuxième Coca, ce qui me ballona, si bien que je commandai une bière - il faut être prudent. A vingt heures j'étais toujours au bar et je m'en suis allé vers l'aventure : l'Espagne et ses putes. Voilà des femmes que j'aime, j'ai pensé, en arrivant dans le bar, assez classique, qui donne l'impression que l'on drague vraiment, et quel succès mes potes ! Malgré les douches oubliées que j'accumulais, deux trois pervenches se sont collées à moi. Ah, les salopes. Peut-être me fera-t-elle un prix, cette Argentine : je serais Pavard et elle le filet. Nous montâmes (passé simple du verbe "monter" ; je précise ça à mes lecteurs de la classe ouvrière et aux écologistes) et malgré la singularité du lieu, je fus pris d'un certain découragement quand je dus sortir mes billets. Pas chèrote, la putain, un plat-dessert chez Hippotamus avec une vilaine infirmière m'eut coûté plus cher. Bref, le découragement était surtout dû au fait que cette brave avait une bouche, des seins, une chatte, un cul et que tout cela était assez répétitif, en somme. 

J'ai dû baiser une cinquantaine de putes depuis ma majorité, des Russes des vitrines belges aux négresses des trottoirs en passant par les camionnettes des Roumaines à Gerland et les putes de Pigalle. Cela n'a jamais été avec une joie immense. Les journaux féminins et les femmes en général (les femmes des deux sexes, j'entends) nous rebattent les oreilles quant à l'humiliation permanente que subit la fille qui vend son cul (je précise que ça vous coûtera une billet de plus, si vous voulait l'enculer) et aucun bon homme s'insurge ! l'humiliation n'est-elle pas, aussi, dans la peau de l'homme, ne la mord-elle pas comme les mauvaises profesionnelles vous mordent la queue ? Rien de plus piteux que de se rhabiller après quelques minutes d'essouflement dans une chambre sordide. Maints hommes se sont flingués en sortant d'un bouge à putes. 

Ma psychiatre, d'origine espagnole, qui aurait sûrement fait ce métier avec grand talent, m'a parlé un jour de mon manque d'ambition. Je choissisais la facilité, selon elle, en ne baisant que des putes, pros ou non ; ce que je recherchais, selon elle toujours, c'était de l'affection et il y en avait pleins les bars, les cinémas et autres. J'ai dû lui répondre oui en lui matant les seins qu'elle a beaux. 
Que j'aimerais lui éjaculer sur le dos à cette psychiatre. 

L'argentine m'a sucé, avec capote évidemment, avec une habilité digne du Landru de la grande époque, elle la déroulait avec la bouche. Enfin le verbe dérouler est peut-être un peu fort, quand on sait la petitesse de mon sexe. Certaines de mes lectrices pourront vous le confirmer, j'en ai tronché quelques unes. Puis elle m'a demandé en Espagnole, service minimum, la position dans laquelle je voulais la prendre. Je fis un geste qui lui intimait l'ordre de se retourner. Ce qui est l'erreur de débutant que l'on commet, même après une longue expèrience des dames - c'est un peu mon métier. Surtout qu'ils se foutent pas de notre gueule dans ce pays barbare (la bière est affreuse), elle avait un cul que j'aurais voulu tatouer sur ma verge. J'éjaculai au bout de quelques claques Bertrantcantesques infligées à son derche et je pris congès, non sans remercier cette dame du monde.

- Sachez, que j'ai été heureux de vous niquer et que, si ma bite est moyenne, votre cul est parfait.

Evidemment elle n'a pas compris un traître mot de mon compliment. Je revins, piteux, comme je vous l'ai indiqué, chers lecteurs, ci-dessus, vers ma cambrousse où rien ne m'attendait sinon mes lapins qui mourraient à vue d'oeil ; il en allait être bientôt fini d'eux, et de moi aussi sûrement. 
Une fois arrivée, je débouchai une bouteille de gros rouge que je bus au goulot, accopagné d'un tas de cachets. Je m'endormis quelques heures et me réveillai en songeant à me reconcilier avec ma petite-amie mais elle était introuvable, injoignable et de plus en plus imbuvable. Les femmes sont comme le vin, ça s'évente plus vite qu'on ne le pense. Et puis elle a tendance à me griffer la bite quand d'aventure, elle s'agenouille. Je ne perderais rien en la perdant, mais je n'avais que ça à perdre, donc il me fallait la garder. 

Je lui téléphonai vers huit heures, elle me répondit séchement. Qu'ai-je encore fait, lui demandai-je. Rien, tu es juste bourré, une fois de plus, prends un flingue, si t'as envie d'en finir, tu emmerdes tout le monde ; il y a des falaises depuis lesquelles tu n'aurais aucune chance de survivre. 

Après cette discussion, ô combien revigorante, je me branlai en pensant à mon ex, puis à mon ex d'avant, voilà des gonzesses qui savaient vous mettre la main sur la bite ! Voilà des altruistes ! Voilà des femmes qui ont compris qu'elles n'avaient pas grand chose d'autre à offrir. J'éjaculai encore ; quelle santé, quel pied de nez à mes analyse médicales aussi rouges que le nez d'un Belge ! 

Il me faudrait une autre gonzesse, une capable de me comprendre, j'entends par là de ne pas m'emmerder, une partie de bite contre chatte, une bouteille de Porto, des clopes et des bouquins. De plus, j'ai besoin d'une dactylo. Les lendemains de cuites, nous avons envie de mourir ; les lendemains de putes, nous avons envie de monter un foyer. Ou d'acheter un chien. Toutes ces choses assez semblables dont seule la mort nous délivre. 

Je disposais tout un tas de somnifère, d'anxio et d'antidépresseurs sur ma table de chevet ; j'en finirai l'après-midi. Et quand vous acheverez votre lecture, vous pourrez considérer qu'il s'agit de mon texte posthume.